12 – Retour à Ragma.

 

12 – Retour à Ragma.

 

La terre, d’abord, semble un bonheur charmant.

Puis comme une lime elle écorche le corps, la parole et l’esprit.

Entre-temps, labourer, bêcher, quel épuisement !

Le grain jeté au loin jamais ne revient.

Les villes démoniques où règnent famine et calamité se changent à la fin en mirages désolés.

Une réserve de fautes accumulées ronge le cœur.

Je ne désire aucune prison circonstancielle et je ne serai pas votre fils adoptif.

 

La compagne, d’abord, est déesse souriante, jamais on ne se lasse de regarder sa face.

Mais sitôt devenue sorcière à l’œil de cadavre, vous lui jetez un mot, elle en renvoie deux en dispute.

Saisie par les cheveux, elle s’accroche aux genoux.

Frappée d’un coup de canne, elle brandi une louche.

A la fin, vieille vache édentée, ses yeux de goule hostile semblent ronger le cœur.

J’ai abandonné la vindicte des femmes acariâtres.

Votre jeune amie, je n’en veux pas.

 

Un fils, d’abord, dispense une séduction de prince céleste, nul moyen de résister à son affection.

Puis se succèdent de terribles dettes ;

Vous avez tout donné, il n’est jamais content.

Il installe en vos murs la fille d’un mortel, et déporte au-dehors les parents nourriciers.

Au père qui l’interpelle, il ne daigne répondre.

A la mère qui l’apostrophe, il n’adresse aucun son.

Enfin, avec le fiel des commérages, les voisins ont ruinés toute réputation.

Issu de vous-même, l’ennemi vous a rongé le cœur.

J’ai abandonné les déchets du samsâra.

Les fils de ce monde, je n’en veux pas.

 

Une fille, d’abord, est un enchantement au sourire divin, sa splendeur entraîne profits et richesses.

Puis les infortunes ne s’interrompent plus.

A la face du père, elle soustrait et emporte.

En secret de la mère, elle dérobe et enlève.

Les dons ne provoquent pas sa joie, elle mendie le souffle vital de ses bienfaiteurs et n’est plus à la fin qu’une arme au tranchant rouge.

Au mieux, elle travaille à la prospérité des autres.

Au pire, elle se couvre de honte.

Epée de la déchéance, elle ronge le cœur.

J’ai abandonné les afflictions irréparables, une fille, source de désastre, je n’en veux pas.

 

La famille, d’abord, avec plaisir on la voit.

Elle vient, s’installe et emplit le pays.

Puis en retour du tchang et de la viande avalés, elle applique un régime de stricte réciprocité.

Elle est finalement source de colères, de querelles, d’attitudes lamentables qui rongent le cœur.

J’ai abandonné les compères de la vie sociale, la famille en ce monde, je n’en veux pas.

 

 - « La lune et le soleil, ne s’immobilisent pas pour dissiper l’obscurité d’un petit pays.

J’ai voué ma pratique au profit de nombreux êtres vivants.

Je ne vous tiendrai pas lieu de fils en cette vie.

Vous m’avez rencontré et votre but ainsi s’accomplira dans l’avenir.

Je forme le vœu de notre réunion dans la pure terre d’Ougyèn, plus tard. »

 

 

Recherchée par chacun, la richesse d’abord réjouit l’ego.

Quoique l’on possède, on le trouve misérable.

Entre-temps, saisi par la sangle de l’avarice, on se refuse aux dons de bienfaisance.

La fortune multiplie les démons, les envieux.

Soi-même on accumule ce qu’un autre dépensera et la vie, à la fin, devient infernale.

Se soucier des biens d’un ennemi à venir ronge le cœur.

J’ai renoncé au poids des déceptions du samsâra.

Pour les séductions malignes, je n’ai aucun désir.

 

 - « Le Lama n’a-t-il pas de compagnon avec lui ?

J’en ai un.

 - Qui est-ce ? Comment l’appelle-ton ?

L’ami Esprit d’Eveil.

 - Où est-il maintenant ?

Pour l’instant il se trouve dans la maison du principe conscient primordial.

 - Mais cette maison d’une conscience source de tout, où la situer ?

En mon propre corps.

 - Alors il n’y a pas pour nous matière à refuge, Lama. »

 

 - « La base de la parfaite connaissance réside-t-elle en l’esprit ?

       Ce corps physique est-il demeure de l’esprit ?

Oui !

 - Dans la maison humaine, un individu vit, mais beaucoup d’autres vont et viennent.

   Dans un corps, y-a-t-il un seul ou plusieurs esprits ?

   S’il y en a plusieurs, à quoi ressemblent-ils ?

Qu’il y en ait un ou plusieurs, découvre-le toi-même !

 - D’accord !

 

 - « Lama vénéré, hier soir j’ai observé s’il y avait un seul esprit ou bien plusieurs, et à quoi ils ressemblaient.

Il n’y a qu’un seul esprit.

Quant on croit l’avoir exécuter, ce solitaire, on ne l’a pas éliminé.

On l’a chassé mais pas dominé.

Bien qu’on l’ai empoigné, on ne l’a pas saisi.

On ne le subjugue pas par l’oppression.

Si on le pose, il ne reste pas immobile.

On le repousse, il ne s’en va pas.

On le rassemble, il ne s’unit pas.

On l’observe, on ne voit rien.

On réfléchit, on ne comprend pas.

Il ne se manifeste pas si l’on pense qu’il existe.

Il se révèle si l’on n’y pense plus.

Ces tours et détours, ces éclairs, cette amplitude, ces disparitions, me sont incompréhensibles.

Je requiers sur cela l’enseignement du Lama. »

 

Le Jetsün dit :

- « Alors ce soir, de la tête à la plante des pieds, découvre s’il y a un lieu où se tient l’esprit.

Observe sa forme :

 - Est-elle ronde, oblongue, ou bien autre ?

Observe à quoi ressemble sa couleur :

 - Est-elle rouge, blanche ou quoi encore ?

 

 - « Il est mouvant, scintillant, limpide, insaisissable, de forme et de couleur inexistantes.

Associé à l’œil, l’esprit voit ;

Uni à l’oreille il entend ;

Allié au nez, il flaire.

Avec la langue, il goûte et parle ;

Avec les jambes, il avance…

Quand le haut d’une vallée est agitée, les plus basses terrasses en sont bousculées.

Le corps est serviteur de l’esprit.

Quand le corps exulte, il est exploité par l’esprit et ce dernier profite d’un lot de jouissances.

Le corps une fois vieux et décrépit, éprouvé par nombre de fractures et de fêlures, est rejeté comme une pierre souillée d’excréments.

L’esprit, possédant une inclination au bien-être qui n’est d’aucun secours, se lève pour partir.

En retour, ne restant ni calme ni tranquille, le corps a pour coutume de concourir à l’obstruction de l’esprit et à sa souffrance.

Quand il part pour le sommeil, la nuit, l’esprit s’affranchit du corps.

Il se charge cependant de fatigue et nous plonge dans la douleur. »

 

Le Jetsün dit :

 - « A partir d’aujourd’hui, sans interrompre la continuité du refuge, observe qui s’est réfugié, du corps ou de l’esprit ?

Découvre cela ce soir et, tôt demain, apporte la réponse. »

 

 - « Lama vénéré, hier soir, j’ai examiné si c’était le corps ou l’esprit qui avait pris refuge.

Aucun des deux, car le corps, tout d’abord, possède des noms différents pour chacune de ses parties, de la tête jusqu’aux pieds.

Aussi, me suis-je dit, le réfugié est -il cet assemblage qui forme un corps complet ?

Au moment où l’esprit et le corps se séparent, il n’existe plus d’entité qui se soit réfugiée, excepté ce que l’on nomme cadavre.

Et au moment où la dépouille se disperse en poussière, on ne peut même plus l’appeler cadavre.

 

J’ai ensuite observé si l’esprit était le réfugié.

S’il l’est bien, il est impropre de l’appeler esprit, car ce qui a pris refuge et s’est lié au nom d’un état d’esprit ne peut encore se nommer esprit.

Au cas où l’on définirait pourtant comme esprit cette idée initiale, que sera ce qui s’engagera plus tard, alors qu’aura complétement cessé l’état d’esprit momentané de la prise de refuge ?

On devrait donc accoler aussi un nom à l’esprit du futur et à celui du présent…

Mais si ce qui se réfugie est un tout, passé et futur, c’est qu’il n’existe plus de cause de mort pour l’esprit.

 

Les êtres des six mondes alors auraient été satisfaits avec le seul Refuge, où qu’ils soient nés et dans toutes leurs incarnations premières et plus tardives.

Ce que j’ai fait lors de naissances précédentes, je ne m’en souviens pas.

Ce que je ferai dans celles de l’avenir, je ne le sais pas.

L’état d’esprit d’hier, celui de l’année dernière, sont dépassés ;

Celui de demain n’est pas encore arrivé.

L’état d’esprit présent est fluctuant comme une succession de rôles.

Lama, vous connaissez ceci si bien, je vous prie de me l’expliquer.

Nous prions avec une dévotion de corps, de parole et d’esprit, le Lama qui a réalisé l’essence de l’absence d’ego.

Qu’il accorde à mes disciples, à moi-même, la grâce de réaliser la vérité sans ego.

Par pitié, sortez-nous du monde de l’égoïsme !

 

Observant la conscience qui s ‘accroche à l’ego, le visible, je ne l’ai pas compris.

Si l’on est capable de méditer Mahâmudrâ avec une méthode où il n’y a rien à voir, l’on voit.

Foi, dévotion et ferveur sont les fondations du Grand Symbole.

La connaissance de la loi du karma est souhaitable.

Pour rendre manifeste l’accomplissement, avis, conseils et initiations du Lama sont nécessaires.

Il faut un disciple méritant comme réceptacle des instructions du Guru.

 

L’aptitude à mourir pour achever l’ouvrage, le courage d’endurer joies et peines, les posséderas-tu, jeune garçon.

Si oui, tu étais prédestiné.

Si non, mieux vaut ne pas en parler.

Tu as mené hier une réflexion et tu n’as pas trouver l’attachement au moi.

Voici la conviction de l’absence de personnalité.

Si tu désires réaliser l’absence de personnalité des choses, viens à ma suite pendant douze ans !

Alors tu connaîtras la nature de l’esprit.

Pense à cela jeune fils ! »

 - « A vous Lama, je fais offrande de mon corps, je fais offrande de ma tête.

Vous connaissez exactement l’origine et les symptômes de l’esprit qui est mien. »

 

Milarepa dit :

 - « Après avoir prié les Trois excellents Protecteurs, visualise au-devant de toi, dans l’axe de ton nez, une image du Bouddha. »

 

Je me prosterne aux pieds de Marpa,

le seigneur Traducteur qui a reçu la grâce de Naro et de Métri les glorieux.

 

Les grands Maîtres qui pratiquent la Loi en paroles, même si leur soir est vaste pour exposer la Doctrine, au moment où ils se séparent du grossier et du subtil, leurs prêches et bavardages s’évaporent dans l’espace.

 

L’idée de la Claire Lumière est étouffée par les ténèbres, le Corps de Vérité à l’instant de la mort s’évanouit en frayeur.

Même si l’on a employé sa vie à lire les écritures, à l’instant de la rupture du matériel et du spirituel, c’est peine perdue.

 

Certains anachorètes qui s’exercent à pacifier leur esprit sont satisfaits de prendre pour vision transcendante l’apparence d’illumination qui résulte d’une expérience.

Aussi, sans reconnaître la Claire Lumière mère et fils dans la vision sublime du Dharmakâya, au moment de mourir, sans l’aide non plus du calme mental médité jadis, vient pour eux le motif de départ vers les mondes animaux.

O novice, excellent fils, écoute-moi !

 

Quand tu poses le corps et l’esprit pour la méditation, cet obstacle à franchir d’une vision sans imagination se révèle la forme extérieure du calme mental.

Quand le savoir intime a déclenché cela luit une lucidité qui surpasse le plein éclat d’une lampe et dont le lustre rutile comme celui des fleurs.

 

Pareille à l’œil qui a regardé le brillant du ciel, cette connaissance est vide, évidente, authentique.

La radieuse clarté, libre de réflexions, manifeste l’expérience d’un esprit pacifié.

 

On a supplié les Trois Précieux Protecteurs et ainsi établi les fondations.

Le sens profond de la réalité a été pénétré, c’est l’intuition et la compréhension théorique du non-ego.

 

Le lien vital qui provoque le calme mental a accroché la vision transcendante,

Avec la puissance de l’amour et de la compassion,

Avec la violente dextérité génératrice d’altruisme,

Avec l’élévation du souhait parfaitement pur,

Avec la perfection du pouvoir de vérité,

Concrètement l’on réalise la vision pénétrante de l’absolue non-vision.

 

 

On sait alors le mal intime des espoirs et des craintes, on arrive au lieu de l’Eveil sans même avoir bougé, on voit le Dharmakâya sans l’avoir observé.

Spontanément, sans effort, les aspirations s’accomplissent.

O novice, mon fils, garde cela en l’esprit.

 

« Sangyés Kyab Répa »

 

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